Le mot « korrigan » circule dans les guides touristiques, les enseignes de crêperies et les tatouages comme un synonyme commode de « lutin breton ». Cette équivalence rapide masque une réalité plus fragmentée. Le folklore européen distingue des dizaines de figures du petit peuple, chacune rattachée à un territoire, un comportement et un registre narratif précis. Démêler korrigans, lutins, farfadets et elfes suppose de revenir aux textes, aux dialectes et aux usages locaux qui les ont façonnés.
Korrigan : une catégorie composite, pas un personnage unique
Réduire le korrigan à un petit être farceur des dolmens revient à confondre une famille entière avec un seul de ses membres. Dans le folklore breton, « korrigan » désigne une catégorie composite qui recouvre une constellation d’appellations locales : kornikaned, koril, poulpiquet, teuz, boudic, couril, bouffon noz, entre autres. Chaque nom renvoie à un milieu précis (lande, grève, talus, tumulus) et à des comportements distincts.
Les kornikaned, par exemple, sont associés aux menhirs et aux danses nocturnes. Les poulpiquets habitent plutôt les souterrains et les grottes. Les teuz se montrent dans les lieux humides. Cette cartographie interne du petit peuple breton explique pourquoi deux communes voisines du Morbihan ou des Côtes-d’Armor ne décrivent pas la même créature quand elles parlent de « korrigans ».
L’étymologie confirme cette plasticité. Le mot vient du breton « korr » (nain) suivi du diminutif « ig » et du pluriel « an ». Il signifie littéralement « petits nains », une désignation générique qui a servi de terme parapluie pour regrouper des figures autrefois bien différenciées dans la tradition orale.

Lutin, farfadet, elfe : trois lignées distinctes dans le folklore français et européen
Le mot lutin provient du latin Neptunus, passé à « luitum » pour désigner un démon malicieux. Cette étymologie aquatique n’est pas anecdotique : elle rattache le lutin aux sources, aux fontaines et aux cours d’eau, bien avant qu’il ne devienne le petit bonhomme à chapeau pointu de l’imagerie moderne.
Les folkloristes distinguent deux grandes catégories de lutins :
- Les lutins domestiques, habitués à la présence humaine, rendant des services (ménage, soin des chevaux) en échange de nourriture ou de respect. Les brownies écossais et les foletti italiens entrent dans cette famille.
- Les lutins sauvages, éloignés des habitations, joueurs de tours parfois dangereux. Ils occupent les forêts, les landes et les carrefours.
- Les korrigans bretons se situent à la jonction de ces deux catégories, tantôt serviables, tantôt hostiles selon le récit et la localité.
Le farfadet, lui, est ancré dans le Centre-Ouest de la France. La vallée de l’Egray, aux environs de Germond dans les Deux-Sèvres, était considérée à la fin du XIXe siècle comme leur domaine exclusif. Les farfadets partagent avec les lutins le goût des chevaux (ils frisent et emmêlent les crinières), mais leur territoire reste plus restreint, presque paroissial.
L’elfe relève d’une tout autre tradition. Issu de la mythologie nordique et germanique, il appartient à un registre plus noble. Les álfar scandinaves sont des êtres lumineux, proches des dieux. L’elfe n’a été rapproché du lutin que tardivement, sous l’influence de la fantasy anglo-saxonne du XXe siècle, qui a brouillé les frontières entre ces figures.
Pourquoi le folklore breton résiste aux classifications nettes
La mythologie bretonne fonctionne par superposition plutôt que par taxonomie. Un même récit peut qualifier la créature de korrigan, de nain ou de fée selon le conteur, l’époque de collecte et le dialecte local. Les collecteurs du XIXe siècle, comme ceux qui ont constitué la matière de Bretagne, ont souvent plaqué des catégories savantes sur des traditions orales qui ne s’embarrassaient pas de cohérence zoologique.
Cette fluidité se retrouve dans le vocabulaire. Les kannerez noz (lavandières de nuit) sont parfois classées parmi les korrigans, parfois traitées comme une catégorie à part. Les hoseguéannet apparaissent dans certains cantons et pas dans d’autres. Le petit peuple breton est un ensemble mouvant, redéfini à chaque veillée.
En revanche, les figures du Centre-Ouest (farfadet), du monde germanique (elfe, nain) et des îles britanniques (brownie, pixie, hobgoblin) se sont figées plus tôt dans des typologies écrites. Le passage à l’écrit stabilise les contours d’une créature, là où l’oralité bretonne les maintient en mouvement.

Le korrigan comme marqueur identitaire breton au-delà du conte
Le korrigan remplit aujourd’hui une fonction que le lutin ou le farfadet n’occupent pas avec la même intensité dans leurs régions d’origine. En Bretagne, il sert de signe d’appartenance à la culture bretonne et celtique, bien au-delà du simple personnage de conte. On le retrouve sur les devantures de commerces, dans les fest-noz, sur les étiquettes de bière, en motif de broderie et jusque dans les festivals de conte vivant.
Cette fonction de logo identitaire distingue le korrigan du farfadet poitevin ou du lutin générique. Le farfadet reste un personnage de récit local, sans prolongement commercial ou politique notable. Le lutin, trop universel, n’appartient à personne en particulier.
Les festivals de conte et les balades contées (comme celles organisées sur le littoral des Côtes-d’Armor) inscrivent le korrigan dans des pratiques vivantes. Il ne s’agit plus d’un folklore figé dans les livres, mais d’un personnage réactivé à chaque saison touristique, chaque spectacle, chaque nouvelle génération de conteurs.
Farfadets et elfes : deux mots récupérés par la science atmosphérique
Un détour inattendu confirme à quel point ces noms ont voyagé loin de leur berceau folklorique. Depuis les années 1990, les météorologues utilisent les termes « farfadet » et « elfe » (ELVES) pour désigner des phénomènes lumineux transitoires au-dessus des orages. Les farfadets atmosphériques sont des décharges rouges dans la mésosphère. Les ELVES forment des anneaux lumineux en expansion rapide.
Ce transfert de vocabulaire illustre la puissance évocatrice de ces figures. Quand les scientifiques cherchent un nom pour des phénomènes fugaces, quasi invisibles et difficilement explicables, ils se tournent vers le petit peuple. La parenté symbolique est limpide : des apparitions brèves, insaisissables, à la frontière du visible.
Korrigans, lutins, farfadets et elfes partagent un air de famille, mais ni la même adresse, ni la même histoire, ni le même destin culturel. Le korrigan reste le seul à fonctionner simultanément comme personnage de légende, marqueur régional et créature vivante du répertoire oral breton. Les confondre, c’est effacer les territoires qui les ont inventés.

