Difficile d’imaginer qu’en 2024, la question du clavier puisse encore diviser. Pourtant, le sujet n’a rien d’anecdotique : derrière chaque touche, il y a un choix historique, des usages, des habitudes bien ancrées. Pourquoi la France s’accroche-t-elle à son AZERTY tandis que l’anglais règne en QWERTY ? Et comment expliquer la prolifération de tant de versions, d’une frontière à l’autre ?
Dans le paysage numérique d’aujourd’hui, il est difficile d’ignorer l’importance des claviers d’ordinateur ou de téléphone. Mais pourquoi diffèrent-elles d’une langue à l’autre ou même d’un pays à l’autre ? Pourquoi le clavier AZERTY est-il utilisé à la place du clavier QWERTY en France ? Est-ce une question de langue ?
AZERTY vs QWERTY : Toute une histoire
L’histoire des claviers QWERTY et AZERTY remonte bien avant nos écrans plats. C’est à la fin du XIXe siècle, alors que la machine à écrire s’imposait, que tout s’est joué.
Invention du clavier QWERTY : choix technique ou hasard ?
Le QWERTY voit le jour aux États-Unis. Christopher Latham Sholes, l’un des inventeurs de la machine à écrire, cherche un moyen d’éviter que les barres mécaniques de son appareil ne se coincent lorsqu’on tape trop vite. Pour y parvenir, il chamboule l’ordre alphabétique classique : certaines lettres très utilisées sont éloignées les unes des autres, ce qui réduit les risques d’enchevêtrement. Une autre piste, avancée par le chercheur Koichi Yasuoka, suggère que la disposition QWERTY aurait été influencée par le code Morse, très utilisé à l’époque. Sholes aurait ainsi optimisé l’emplacement de certaines lettres comme S, E ou Z, pour faciliter la transcription des messages télégraphiques. On est loin du hasard.
Pourquoi un clavier AZERTY ?
À l’origine, les premières machines à écrire importées en France étaient américaines, donc équipées de QWERTY. Pourtant, très vite, le clavier AZERTY s’impose dans l’Hexagone dès le début du XXe siècle. Pourquoi cette adaptation ? Le mystère reste entier : aucune explication officielle, mais on sait que les fabricants français ont opté pour une disposition spécifique, sans doute pour répondre aux besoins de la langue et simplifier la frappe de caractères particuliers.
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Les différentes variantes d’AZERTY et QWERTY à travers le monde
Impossible de standardiser les claviers à l’échelle mondiale. Plusieurs variantes de claviers AZERTY et QWERTY existent un peu partout, chaque pays adaptant la disposition de certaines touches à ses besoins.
Voici quelques exemples révélateurs de cette diversité :
- La Belgique et la France partagent l’AZERTY, mais avec des différences notables, notamment pour l’accent circonflexe ou le point d’exclamation.
- Au Canada, même les francophones n’utilisent pas AZERTY, mais un QWERTY enrichi de touches accentuées, comme le « É » majuscule. L’Espagne, elle, a son QWERTY, mais avec une touche supplémentaire pour le « ñ ».
- L’Europe centrale et orientale, l’Allemagne en tête, privilégie le QWERTZ, qui adapte la disposition selon les langues locales.
- La Turquie, quand elle adopte l’alphabet latin, conçoit dans les années 1950 son propre clavier, le clavier Q. Il résulte d’une analyse minutieuse de la fréquence des lettres turques et des mouvements de la main, pour gagner en rapidité et en confort. Certains Turcs utilisent aussi un QWERTY modifié.
À noter, au-delà des alphabets latins, des claviers sont pensés pour le cyrillique, l’arabe ou l’hébreu. Chaque culture impose ses variations.
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Bien plus que QWERTY et AZERTY
Les claviers QWERTY et AZERTY ont été conçus pour l’ère mécanique. Aujourd’hui, ils montrent leurs limites : usage intensif, troubles musculo-squelettiques… Depuis des décennies, des passionnés et des ergonomes inventent de nouvelles dispositions, plus confortables, mais le public reste attaché à ses habitudes.
Le Dvorak : priorité à l’ergonomie
Dans les années 1930, August Dvorak conçoit un clavier destiné à soulager les doigts et accélérer la frappe. Il place les lettres et signes les plus fréquents en anglais sur la rangée centrale, la plus facile d’accès. Des variantes existent en français et dans d’autres langues, mais le changement n’a jamais vraiment pris : difficile d’abandonner ses réflexes acquis sur QWERTY ou AZERTY.
L’alternative française : le clavier Marsan
Dans les années 1970, Claude Marsan propose une refonte du clavier français. Il analyse plus de 400 000 mots pour placer les lettres les plus utilisées sur la ligne de repos, à la manière du Dvorak. Deux groupes de touches distincts apparaissent. Pourtant, l’initiative ne dépasse pas le stade de l’expérimentation.
Colemak : un compromis moderne
Au début des années 2000, Shai Coleman imagine le Colemak, une version revue du QWERTY, toujours avec l’ergonomie en ligne de mire. Les touches Z, X, C et V restent à leur place pour ne pas perturber les raccourcis clavier universels. Moins de déplacements des doigts, une frappe plus rapide… mais le QWERTY continue de dominer.
Le Bépo, la réponse française contemporaine
Devant l’échec du clavier Marsan, des développeurs français se lancent dans les années 2000 et élaborent le Bépo. Inspiré du Dvorak, il réorganise totalement les touches pour optimiser la frappe en français. Les caractères accentués, la ponctuation et les majuscules sont placés de façon plus intuitive, facilitant la vie de ceux qui écrivent beaucoup dans la langue de Molière.
Quelles nouveautés pour les claviers francophones ?
Un vaste chantier est lancé en 2015 par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, pour repenser la saisie informatique en français. En 2017, l’Afnor (Association Française de Normalisation) met en consultation deux nouveaux projets : une version revisitée du Bépo et une évolution de l’AZERTY. Plus de 3 000 contributions sont recueillies, aboutissant à la norme NF Z71-300 en avril 2019.
Cette norme vise plusieurs objectifs :
- rendre les claviers d’ordinateur plus homogènes en France ;
- améliorer l’ergonomie et le confort de frappe ;
- simplifier la saisie des caractères spéciaux, y compris pour les langues régionales et européennes à alphabet latin ;
- proposer des ajustements facilement adoptables par les utilisateurs.
Un AZERTY revu pour le quotidien
Grâce à cette norme, l’AZERTY évolue par petites touches : la disposition des lettres reste la même, mais certains caractères, accents, arobase, ponctuation, hashtags, monnaies, parenthèses, deviennent plus accessibles. Une évolution qui répond aux usages modernes, notamment sur les réseaux sociaux.
Le Bépo version 2.0
Le Bépo, déjà adopté par une communauté fidèle, s’améliore aussi. Grâce aux touches mortes associées à d’autres, il devient possible de saisir de nouveaux caractères spéciaux, toujours plus nombreux.
À retenir
La norme NF Z71-300 n’a rien d’obligatoire : chaque fabricant reste libre de l’appliquer ou non. L’avenir dira si ces recommandations s’imposeront dans la durée.
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Franchir les frontières d’un clavier, c’est parfois découvrir un autre monde. Entre réflexes ancrés et envies de nouveauté, chaque utilisateur avance à son rythme, mais la page du clavier universel n’est pas près de se tourner.

